Etude sur les maîtres du sabre japonais – Musashi – 3 (1986) - Tokitsu-Ryu Maroc

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Etude sur les maîtres du sabre japonais – Musashi – 3 (1986)

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Etude sur les maîtres du sabre japonais – Musashi – 3 (1986)




La pratique et l'enseignement de l'art martial
Continuons de suivre la démarche de Musashi dans le « Gorin no sho ». Nous avons vu dans le dernier numéro comment celui-ci définit son art le Hyôho. Après avoir défini son orientation, Musashi présente le plan de l'ouvrage. Je vais traduire cette présentation car elle reflète sa conception de l'enseignement de l'art martial.

Pourquoi j'écris mon hyôho en cinq rouleaux.
« J'écris mon ouvrage en cinq rouleaux : les rouleaux de la terre, de l'eau, du feu, du vent et du ciel, afin de bien indiquer ce qu'est le hyôho en le divisant en cinq voies.
Dans le rouleau de la terre, je donnerai une vision générale de la voie de hyôho et le point de vue de mon école. Il est difficile de comprendre la véritable voie du sabre en s'appuyant uniquement sur l'art du sabre (kenjutsu). Il convient de comprendre les détails à partir d'une vision large et d'atteindre à la profondeur en partant de la surface. Il faut d'abord tracer un chemin droit sur le terrain. C'est pourquoi je commence par le rouleau de la terre.
Le second est le rouleau de l'eau. Il faut apprendre à partir de la nature d'eau et rendre notre esprit comme l'eau. L'eau suivra la forme du récipient carré ou rond. Elle peut être une goutte et aussi un océan. La couleur du gouffre est vert pur et, en m'inspirant de cette pureté, je présente mon école dans le rouleau de l'eau.
Si nous pouvons discerner clairement le principe général de l'art du sabre et gagner ainsi librement contre une personne, nous pouvons vaincre n'importe quel adversaire. Le principe est le même qu'il s'agisse de vaincre une personne, mille ou dix mille ennemis...
Le troisième rouleau, c'est le feu. Dans ce rouleau, j'écrirai sur le combat et sur la guerre car le feu est flamboyant, qu'il soit petit ou grand. Dans la voie de la guerre un contre un et dix mille contre dix mille sont similaires. Il faut bien examiner cela en modifiant l'esprit tantôt grand et tantôt petit.
Il est facile de percevoir ce qui est grand et difficile de percevoir ce qui est petit, le changement des choses n'est pas immédiat quand on est nombreux, mais pour une seule personne le changement est rapide et suit son état d'esprit. C'est pourquoi il est difficile de prévoir les détails. Il faut bien examiner cela.
Ce que j'écris dans le rouleau du feu vaut pour les situations d'urgence. Il faut donc bien s'y habituer afin que les techniques jaillissent spontanément sans que l'esprit rompe avec l'habitude. C'est un point important du hyôho, c'est pourquoi j'écris sur le combat et la guerre dans le rouleau du feu.
Le quatrième est le rouleau du vent. Ce que j'écris sur le vent n'est pas le contenu de mon école. J'écrirai sur les autres hyôho, sur leurs différents styles. C'est cela le rouleau du vent.
Sans connaître des autres on ne peut pas se connaître vraiment soi-même. Même si on pratique quotidiennement la voie en pensant être dans une bonne direction, il peut arriver que l'on dévie de la véritable voie si l'état d'esprit n'est pas juste. Si on n'avance pas dans une véritable voie, une petite déformation d'esprit peut causer une grande déformation dans la voie. Il faut bien y réfléchir.
Il n'est pas étonnant que l'on considère dans les autres écoles que seul l'art du sabre est le hyôho. Mais ce que j'entends par hyôho est bien différent. J'écris le rouleau du vent pour informer des qualités des autres formes de hyôho qu'on pratique dans les différentes écoles.
Le cinquième est le rouleau du ciel. Pour ce que j'exprime dans le rouleau du ciel, il ne convient pas de distinguer entre profondeur et surface puisqu'il s'agit du ciel (vide). Après avoir assimilé les raisons profondes, il devient possible de s'en éloigner, et on arrivera naturellement à se libérer de la voie du hyôho et à obtenir la subtilité. On trouvera naturellement le hyoshi (cadence) qui convient à la situation et la frappe apparaîtra tout seule, alors elle touchera naturellement. Tout cela est dans la voie du vide (ciel). Ce qu'on trouve spontanément en suivant la voie véritable, je l'écris dans le rouleau du ciel (vide). ».

Ce plan peut sembler déroutant pour la logique occidentale car il ne correspond pas à une analyse des techniques. Il reflète, ce qui est beaucoup plus important pour Musashi, l'état d'esprit qui doit dominer chacune des phases de la progression dans la voie. En effet, pour Musashi, ce n'est pas d'abord technique mais, comme nous l'avons vu dans l'article précédent, c'est une démarche de vie. Cependant, au cours de l'ouvrage, les techniques sont exposées avec la plus grande précision. Pour lui, l'homme et la nature sont du même ordre, faisant partie de la même entité cosmique, c'est ce qu'exprime l'orientation du rouleau de l'eau. L'interprétation du sens du rouleau du ciel peut prêter à confusion. Celui-ci représente l'aboutissement de la démarche, c'est à dire le vide, qui, dans la pensée orientale, n'est pas le néant mais l'origine de l'existence.


Ci-dessus: Miyamoto Musashi, le plus connu des samouraïs de la période Tokugawa.
C'était un superbe bretteur et un maître dans l'art de combattre avec un sabre dans chaque main, comme le montre la gravure de Kuniyoshi


Une pratique de l'art martial
Nous allons maintenant aborder la pratique de l'art martial telle que la propose Musashi.
L'école de Musashi et les armes du bushi.
Les deux sabres
Ce qui a fait la renommée de l'école de Musashi est l'usage simultané des deux sabres :
Je donne à mon école le nom de « Ni to » (les deux sabres).
« Je l'appelle les deux sabres puisque tous les bushi, du général au soldat, portent aux hanches deux sabres. Autrefois, on appelait ces deux sabres « tachi » et « katana », on les nomme aujourd'hui « katana » et « wakizashi ». Tous les bushi portent ainsi deux sabres, cela va de soi. Porter les sabres aux hanches est la voie de bushi, dans notre pays on ne se demande même pas pourquoi. J'appelle l'école les deux sabres pour que l'on y apprenne bien la raison d'être et l'usage de ces deux sabres. La lance et le naginata (arme à long manche avec une lame grande comme un sabre) sont considérés comme des armes complémentaires à utiliser au-dehors. Dans mon école, un débutant doit s'entraîner avec le grand sabre d'une main et le petit de l'autre, c'est cela le principal. Si l'on doit mourir au combat, il est souhaitable d'utiliser toutes les armes qu'on porte. Mourir avec des armes laissées au fourreau sans pouvoir les utiliser est déplorable.
Toutefois, il n'est pas facile de manier librement une arme de chaque main. Une des raisons pour lesquelles il convient de se servir des deux sabres est de s'habituer à utiliser le grand sabre d'une seule main. On manie à deux mains une grande arme comme la lance ou le naginata mais le grand et le petit sabre sont tous deux des armes à tenir d'une seule main.»
Nous remarquons une certaine confusion des termes. Comme Musashi l'explique lui-même dans un paragraphe précédent, les deux expressions « tachi et katana », et « katana et wakizashi » signifient « le grand sabre et petit sabre » mais katana désigne le petit sabre dans la première et le grand dans la deuxième. A l'époque de Musashi l'appelation des sabres n'était pas encore tout à fait stabilisée.
« Tenir un grand sabre à deux mains est surtout déconseillé quand on se bat à cheval, quand on se bat en courant, quand on se bat en terrain marécageux, dans une rizière profonde, un champ caillouteux, un chemin abrupt, ou quand on se trouve dans une foule. Puisqu'on prend le grand sabre d'une seule main, on peut prendre de la main gauche un arc, une lance ou toute autre arme. Prendre un sabre à deux mains n'est pas l'attitude de la voie. Si on n'arrive pas tuer son ennemi d'une seule main, il suffit d'utiliser les deux mains. Ce n'est pas compliqué. C'est pour apprendre à manier librement le grand sabre d'une seule main qu'on utilise les deux sabres. Tout le monde rencontre au début des difficultés à manier le grand sabre d'une main à cause de son poids mais ces difficultés ne concernent pas seulement le sabre.
Pour un débutant, il est dur de bander un arc ou de manier un naginata. Quelle que soit l'arme l'important est de s'y habituer, c'est ainsi, par exemple, que l'on arrivera à bander un arc puissant. Pour le sabre aussi, c'est en s'exerçant chaque jour à la frappe que l'on parviendra à le manier avec facilité en obtenant la force de la voie.».
Malgré l'affirmation de Musashi, les récits de la période Edo montrent à quel point il est difficile de manier avec aisance un sabre d'une seule main. Lorsque l'entraînement avec le shinaï et les armures de protection est devenu d'usage courant dans la grande majorité des dojos, certains adeptes ont utilisé deux shinaï. Mais, alors même qu'ils étaient capables de bien combattre au dojo, leur capacité fut souvent mise en doute car on se demandait ce qu'il adviendrait « s'ils prenaient des véritables sabres dans une situation réelle ». En effet, lors d'un combat de sabre, il ne suffit pas de manier celui-ci mais de pourfendre l'adversaire en parant ses attaques lancées avec un sabre lourd tenu à deux mains. Il n'est pas possible de mesurer cette difficulté en combattant avec un shinaï. On disait souvent alors : « Il est impossible d'utiliser les deux sabres sans avoir la puissance innée de Niten-sama », c'est-à-dire de « maître Miyamoto Musashi » (Niten est le nom de l'école de Musashi, « sama » est une expression de respect).


Daisho, sabre long et sabre court, Japon, XVIe siècle. Musée Oriental de Venise


L'école de Musashi et les armes du Bushi
A propos des armes, il est en général préférable qu'elles soient de grande taille, il en va de même des chevaux, il faut les choisir de grand taille et résistants. Il est préférable de choisir une paire de sabres tranchants et de grande taille, une lance et un naginata tranchants, avec des pointes effilées, un arc et un fusil puissant. Il faut bien prendre soin de ses armes. Il ne faut pas avoir une prédilection pour des armes particulières. Trop pour une arme, cela peut vouloir dire pas assez pour les autres. Sans imiter les autres, il faut s'efforcer d'adapter ses armes à ses qualités personnelles. La prédilection est négative aussi bien pour un général que pour un soldat. Il faut bien élaborer ses armes.
Pour Musashi, le hyôho comprend la pratique de toutes les armes et, au cours des vingt dernières années de sa vie, l'enseignement qu'il se propose de donner ne se limite pas à la pratique du sabre, c'est une formation au combat avec différentes armes et à la stratégie. Mais il n'a pas rencontré de Seigneur qui lui propose des fonctions de cette envergure, les temps n'étaient plus à la guerre.
La voie du sabre ne se réduit pas à la rapidité de la frappe. J'écrirai de nouveau sur ce sujet dans le deuxième rouleau, celui de l'eau. Il est fondamental dans cette voie de savoir qu'on manie le grand sabre dans un espace dégagé et le petit sabre dans un espace étroit.
Dans mon école, on doit gagner aussi bien avec une arme longue qu'avec une courte. C'est pourquoi je ne détermine pas la longueur du sabre. Etre prêt à vaincre avec toutes les armes, c'est cela la voie de mon école. L'avantage de prendre deux sabres au lieu d'un est manifeste lorsqu'on se bat seul contre nombreux adversaires et lorsqu'on est entouré d'ennemis. Il n'est pas nécessaire d'en dire d'avantage. Il faut parvenir à connaître dix mille en connaissant bien un seul. Si vous arrivez à pratiquer la voie de hyôho, rien ne doit vous échapper. Il faut bien y réfléchir.
Ce dernier paragraphe explicite bien ce qu'est la voie du hyôho pour Musashi. Elle va bien au-delà du maniement du sabre et est une stratégie qui repose sur la connaissance des hommes. Approfondir la voie c'est rechercher en profondeur une pratique fondée sur la perspicacité et l'appréciation à la fois profonde et spontanée d'autrui. Cette attitude deviendra une des dominantes de la recherche de la voie (do) au cours de la période Edo (1603-1867). Dés le début de celle-ci, le Japon se refermera sur lui-même du fait de la politique adoptée par les shoguns. Ceux-ci vont notamment interdire la fabrication et la possession des armes à feu. L'art de cette période se caractérise par un investissement de l'énergie retournée en profondeur dans un mouvement d'introspection. Au contraire, les sociétés occidentales s'orientent à la même époque vers une diversification du savoir qui multiplie les domaines spécifiques et les méthodes de combat y évoluent vers la primauté des armes à feu.
Pour la pratique du sabre, ce qui était important au temps des guerres féodales était le nombre d'adversaires que l'on avait tués. Au cours de la longue paix féodale de l'époque Edo, l'objectif du sabre devient progressivement d'atteindre le niveau le plus élevé, si possible sans tuer personne. Musashi a vécu à la charnière entre ces deux périodes.
Le passage suivant indique bien l'importance de la notion de voie pour Musashi :
L'arc, le fusil, la lance et le naginata sont tous des armes de bushi, chacune d'elle fait partie de la voie de hyôho. C'est pourtant avec raison que l'on appelle hyôho uniquement le sabre.
Le sabre est à l'origine de hyôho, puisque c'est par la voie de sabre qu'on gouverne le pays et la personne. Par le principe du sabre, une personne peut en vaincre dix. Si un peut vaincre dix, cent peuvent vaincre mille et mille vaincre dix mille. C'est pourquoi dans mon école les principes sont les mêmes pour un et dix mille et j'appelle hyôho toutes les pratiques des bushi.
On peut parler de la voie pour les confucianistes, pour les bouddhistes, pour les maîtres du thé, pour les maîtres de courtoisie, pour les danseurs mais ces voies sont distinctes de la voie de bushi. Toutefois, celui qui progresse dans une voie rencontrera les autres voies. Il est important que chaque personne persévère dans sa propre voie.



Hyôhô, Bushido et Budo.
Nous avons vu que Musashi définit les arts martiaux conçus globalement comme hyôhô et que cette conception de l'art recouvre une manière de vivre. Existe-il une différence entre le hyôhô, le budo et le bushido ? Le titre de cette revue, Bushido, n'est-il pas significatif d'une certaine confusion entre ces termes ? Nous allons y réfléchir à partir de deux anecdotes relatives à la vie de Musashi.
Vers 1635, Musashi fut reçu par le seigneur Hosokawa, dans son château de Kumamoto, à Kyushu, au Sud du Japon. Ce seigneur, adepte de zen, s'entendit très bien avec Musashi qui, en qualité d'invité, resta dans cette seigneurie jusqu'à la fin de sa vie.
La venue de Musashi eut un grand retentissement parmi les vassaux de la seigneurie car Musashi était célèbre. L'un de ces vassaux de rang inférieur, Yoko Tahei, considérait cette agitation d'un oeil froid, disant que c'était trop pour un simple rônin. Après la présentation officielle de Musashi, le seigneur Hosukawa Tadatosi le retint pour converser avec lui. Au cours de la conversation, Tadatoshi demanda : « As-tu rencontré un Bushi hautement estimable dans ma seigneurie ? ». Musashi lui répondit : « Je n'en ai vu qu'un seul. ». Tadatoshi fit alors venir les meilleurs adeptes d'arts martiaux, Musashi n'en distingua aucun digne de cette appellation mais, ayant aperçu Yoko Tahei, il alla le chercher. Celui-ci ne le connaissait pas car il n'était pas d'assez haut rang pour avoir assisté à la présentation. Musashi dit à Tadatoshi : « Seigneur, veuillez lui demander quelle est son attitude d'esprit dans la vie quotidienne. ». Alors Tahei, surpris de l'honneur que lui faisait son seigneur, et encore plus de cette question personnelle qui était un honneur exceptionnel, répondit respectueusement : « Je me suis trouvé couard et, pour vaincre ma nature, j'ai trouvé un état d'esprit que j'appelle l'état d'esprit de « suemono ». (Le « suemono » est un objet utilisé lors des entraînements de sabre. Il sert aux exercices de frappe et est destiné à être pourfendu.). Je pense que je suis un « suemono » qui est susceptible d'être pourfendu n'importe quand, de manière imprévisible. Pour parvenir à cet état d'esprit, j'ai fait des exercices de méditation, la nuit, dans la nature et, au moment où je dors, je suspends mon sabre au plafond, en plaçant la lame au-dessus de ma gorge. Au début la peur m'empêchait de dormir mais maintenant je dors facilement. Chaque jour, en franchissant à cheval la porte de la maison pour venir à mon service, je me dis que je ne reviendrai pas vivant. ». Musashi dit : « Seigneur, vous avez entendu, c'est cela l'esprit du budo. ».
Précisons tout d'abord qu'à l'époque de Musashi, les termes budo et bushido n'étaient pas distincts, c'est seulement à l'époque moderne que va s'établir une distinction entre les deux termes budo et bushido. Le budo désigne précisément la pratique des arts martiaux et le bushido l'ensemble de la manière de vivre des bushis (guerriers) qui, par définition, inclut la pratique des arts martiaux. Si nous utilisions ces termes au sens qu'ils ont aujourd'hui, c'est donc bushido, et non budo, qu'il conviendrait d'utiliser dans la dernière phrase.
La morale du bushido que j'ai illustrée par cette anecdote s'est formée à partir du XVIIe siècle et Toko Tahei se comporte précisément en adepte de bushido, en conformité avec ce qui sera écrit plus tard dans le « Hagakuré » (XVIIIe siècle) : « Le bushido c'est savoir mourir ». Ce qui veut dire : « Savoir mourir pour son seigneur », ceci était alors tellement évident qu'il n'était pas utile de le préciser.
Notons bien qu'un bushi exemplaire en bushido pouvait avoir un faible niveau en pratique des arts martiaux. Toko Tahei était indéniablement un bushi digne de respect en bushido, ceci, quel qu'ait pu être son niveau dans la pratique du sabre. Ce qui est sûr c'est qu'il était capable de combattre pour son seigneur et de mourir dignement face à n'importe quel adversaire. Il faut comprendre que, même s'ils étaient le plus souvent confondus par les bushis, les deux aspects que recouvrent les notions modernes de bushido et budo étaient distincts. Le budo peut donc être une pratique contemporaine, le bushido ne le peut en aucun cas.
En ce qui concerne Musashi, il n'est jamais devenu vassal d'un seigneur et l'on peut donc considérer, qu'au sens moderne des termes, il a vécu dans le budo plutôt que le bushido. Il appelle hyôho l'art qu'il pratiquait et proposait en modèle aux bushis. Il existe cependant une différence fondamentale entre le budo contemporain et celui que pratiquait Musashi, c'est ce qu'illustre l'anecdote suivante.



Musashi rencontra un jour un adepte d'iaï dont nous ne connaissons pas le nom. Celui-ci cherchait, pour mesurer son niveau d'iaï, un adepte d'un haut niveau. Rencontrant Musashi qui était déjà célèbre, il lui demanda, « maître Miyamoto Musashi, veuillez me donner une leçon. ». Musashi accepta son défi avec légèreté en pensant qu'il s'agissait d'un adepte de deuxième rang.
Musashi dégaina son sabre et son adversaire prit la garde d'iaï, la main sur la poignée de son sabre sans le dégainer. Musashi fut surpris en constatant que son adversaire était un véritable adepte et comprit tout de suite que, dans cette situation, celui-ci était susceptible de le vaincre. Il se dit : « Il aurait fallut commencer en faisant plus d'attention contre l'iaï. ». Il jugea qu'il perdrait dans cette situation ou que, dans le meilleur des cas, ils se pourfendraient mutuellement. Musashi déclara immédiatement, « Vous m'avez vaincu sans dégainer le sabre (saya-uchi no kachi) ! ». L'adepte d'iaï, en entendant la déclaration de défaite de Musashi, se dit : « J'ai vaincu Miyamoto Musashi. ». Il relâcha un instant son esprit et détacha sa main de la poignée de son sabre. C'est à ce moment précis que le sabre de Musashi l'abattit en le pourfendant. Du point de vue de l'art de combat, cet adepte aurait dû faire un pas en arrière avant de lâcher la poignée de son sabre.
Je ne sais si cette anecdote est authentique mais elle évoque bien l'art de Musashi. Elle montre la différence fondamentale entre le budo de bushi (hyôho pour Musashi) et le budo moderne. Dans la pratique contemporaine du budo, celui qui agirait ainsi, en compétition ou lors de rencontres entre dojos, serait évincé de ce milieu pour le reste de sa vie. En tout cas cette situation est impossible pour le budo moderne car aucun adepte contemporain ne vit avec le sabre à la manière de bushi. Dans le budo des bushi la mort est directe, dans le budo contemporain la mort est souvent abstraite. Un bon exemple de cette différence est le geste de « chiburi » ou « chiburui » (secouer le sabre pour en faire partir le sang) dans la pratique d'iaï. La différence est évidente entre un bushi qui a connu l'expérience de faire ce geste après avoir tué un adversaire et nous qui pratiquons ce geste dans un kata. Une même technique gestuelle prend un sens différent selon l'époque où vit la personne. La pratique du kendo pour les bushi était basée sur l'évidence du port des sabres, ils savaient donc se servir d'un sabre. Et nous pouvons pratiquer le kendo aujourd'hui sans jamais faire l'expérience de prendre en main un sabre En effet, de nombreux kendoka manipulent aujourd'hui leur shinaï sans rapport avec la technique de maniement d'un véritable sabre. Les costumes et les armures ont la même forme traditionnelle mais certains adeptes contemporains font des choses qu'un bushi connaissant la qualité d'un sabre n'aurait jamais faites.
C'est une chose évidente mais qui mérite d'être précisée car une certaine confusion dans l'utilisation des terme budo et bushido existe, même au Japon, et, bien plus, dans les pays occidentaux ; en pratiquant le budo en tenue traditionnelle, on peut avoir tendance à se projeter sur une image du passé. Or le budo n'est pas la voie de Don Quichotte. Nous pouvons, comme Musashi en son temps, étudier une méthode de vie à partir de la pratique du budo en aiguisant la perspicacité du corps et de l'esprit.
(A suivre...)

Document d'archive écrit en 1986 par Kenji Tokitsu - publié dans Bushido - arts martiaux d'aujourd'hui


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